Histoire du Val de Villé

Une vallée large et ouverte

Le Val de Villé s’inscrit sur le versant alsacien des Vosges Moyennes et constitue ainsi une voie de passage entre l’Alsace Centrale et la Lorraine, avec laquelle il communique à l’ouest par deux cols de faible altitude. Le col d’Urbeis permet de gagner aisément St Dié par le Val de Galilée et, plus au nord, le col de Steige mène vers le bassin de la Meurthe via la haute vallée de la Bruche et le Ban de la Roche. Le Val de Villé est drainé par le Giessen anciennement la Scheer, qui prend sa source au pied du Climont et dont les deux branches confluent à Villé avant de grossir l’Ill près de Sélestat, après un parcours de 36 km.

Tout au long de son histoire, le Val de Villé a été une voie de passage très régulièrement fréquentée. On signalera l’importance de la très ancienne Route du Sel ou Route des Saulniers (« Via Salinatorum ») qui reliait le port fluvial sur l’Ill à Ehl aux salines lorraines de Marsal.

Habitée de longue date

Très tôt, des points stratégiques situés en altitude sont occupés pour surveiller les mouvements humains. Aux avant-postes du massif de l’Altenberg vers la plaine et à l’entrée des vallées de Villé et Ste-Marie-aux-Mines, le cône de l’actuel Schlossberg voit s’édifier trois enceintes concentriques, dont un probable mur gaulois. Celle qui est la mieux conservée, le « mur païen », est faite de blocs de grès extraits sur place et parfaitement travaillés. Ils sont assemblés selon la technique des « queues d’aronde », identique à celle utilisée au mont Sainte-Odile. De récentes prospections archéologiques ont permis de recueillir une grande quantité de pièces de monnaie gauloise et romaine, ainsi qu’une petite statuette en bronze d’Apis, ce qui prouve que le site était très fréquenté à ces époques.

Jusqu’à la fin du premier millénaire, l’histoire de la vallée reste obscure. Il est possible que des galeries de mines d’antimoine localisées à Maisonsgoutte et Charbes, datent de l’époque gallo-romaine. Les premières mentions des localités ne datent souvent que du 14ème siècle, mais des feux s’étaient très certainement établis dès le Haut Moyen-Age, dépendant des abbayes d’Ebersmunster (St-Maurice), de Sélestat (Fouchy), de Moyenmoutier en Lorraine (St-Pierre-Bois). Dans la vallée même, l’abbaye de Honcourt-Hugshoffen aurait été fondée autour de l’an 1000.

Les vicissitudes de l’Histoire jusqu’au 17ème siècle

Dès lors, le Val de Villé est organisé en trois unités politiques bien distinctes :

  • l’Albrechtstal (la Vallée Albertine) qui deviendra la seigneurie de Villé, en rive gauche du Giessen, dont l’autorité siège au château de l’Ortenburg, édifié en 1261 par Rodolphe de Habsbourg. En contrebas, le Ramstein fut construit en 1293 par le bailli impérial Otton d’Ochsenstein, venu en faire le siège. Les deux châteaux seront pris et ruinés par les Suédois en 1633. En fond de vallée, tout proche de la frontière lorraine, le Bilstein d’Urbeis est surtout connu par le siège subi en 1477, lorsque les Strasbourgeois vinrent y récupérer le comte de Nassau, précieux prisonnier, retenu là par un hobereau qui comptait le monnayer pour lui seul. Le 16ème siècle est la grande période des exploitations minières, de l’argent et du cuivre notamment. Des sites d’importance sont répertoriés à Triembach-au-Val, Urbeis et Lalaye, ce dont témoignent encore de nombreux puits et galeries.
  • le Comte-Ban s’inscrit en rive droite du Giessen, de Fouchy à Neubois, avec des extensions vers St Maurice, Châtenois et La-Vancelle au 15ème siècle. Son autorité a siégé un temps au château du Frankenburg édifié sur le site antique déjà évoqué du Schlossberg. Le château est cité depuis 1123, il domine les villages de Neubois et Dieffenbach-au-val et sera habité jusqu’au 17ème siècle.
  • l’enclave lorraine de Thanvillé se singularise par son remarquable château de plaine qui faisait office de péage sur l’antique Route du Sel. Les bâtiments seront incendiés ou pillés à de nombreuses reprises, notamment en 1633 par les Suédois.

Tout au long du Moyen-Âge, la vallée a subi le passage des troupes et ses conséquences désastreuses : celles de Walter de Geroldseck en 1261, celles des Armagnacs ou Écorcheurs en 1444, celles des Bourguignons en 1473. La vallée est également concernée par la Guerre de Paysans en 1525, marquée par le sac des édifices religieux, l’abbaye de Honcourt en particulier. Lors de la Guerre de Trente Ans, les Suédois réduiront presque à néant l’occupation humaine. Leurs ravages restent gravés dans la mémoire collective.

En 1648, après la signature des traités de Westphalie, la vallée est quasi déserte.

Le repeuplement et la prospérité au 18ème siècle

Louis XIV encourage son repeuplement par l’arrivée d’immigrants venus de la proche Lorraine , mais également d’horizons beaucoup plus lointains : allemands, suisses, tyroliens, voire du Languedoc. S’installent également des mennonites (ou anabaptistes) chassés du canton de Berne en Suisse. Excellents agriculteurs, ils se fixent un peu à l’écart, dans des fermes ou hameaux qu’ils créent et font prospérer (le Climont, le Hang, le Hohwald).

La vie économique connaît enfin au 18ème siècle une période de prospérité, favorisée par une paix prolongée. La viticulture, en particulier, se développe massivement sur les coteaux ensoleillés. On lui doit l’originalité et l’opulence des maisons à pans de bois et à galeries d’Albé, alors qu’à Steige et Urbeis les grosses constructions d’influence vosgienne s’égrènent le long des rues. L’exploitation minière connaît un nouvel essor ; des mines de charbon sont ainsi exploitées à Lalaye et Albé.

La Révolution met un terme à l’Ancien Régime. Le Comte-Ban propriété du Grand Chapitre, le domaine des Choiseul-Meuse héritiers de l’ancienne seigneurie de Villé et l’abbaye de Honcourt passée aux abbesses d’Andlau sont rayés d’un trait de plume et passent à l’État ou sont vendus comme Biens Nationaux. La réorganisation administrative transforme le Val de Villé en canton.

L’élan révolutionnaire n’entraîne aucun enthousiasme débordant dans la vallée dite des « calotins ». La population est traumatisée par l’exécution du curé de Neuve-Église, l’abbé Stackler, guillotiné le 3 Février 1796.

La surpopulation et la misère au 19ème siècle

Durant le 19ème siècle, le Val de Villé est une contrée économiquement pauvre, à l’écart de l’essor industriel et commercial de la Monarchie de Juillet. La vallée, pourtant essentiellement agricole, n’arrive plus à nourrir une population qui grossit considérablement. Elle en devient même un foyer de pauvreté et de malnutrition. Quelques activités artisanales (tissage à domicile pour le compte de fabricants de Ste-Marie-aux-mines, garniture des chaussons) apportent un maigre et irrégulier appoint. La pauvreté, la surpopulation et l’épidémie de choléra de 1849 mènent progressivement vers une forte émigration, en particulier à la fin du siècle, parfois vers l’Amérique du Nord.

Quelques bancs-reposoirs rappellent le Second Empire. La guerre de 1870 est marquée dans le Val par l’épisode du 17 août 1870. Un accrochage devant le château de Thanvillé, enclenché par des Gardes Mobiles français menés par le capitaine Stouvenot et le Vicomte de Castex, provoqua un mort et quelques blessés dans les rangs des cavaliers badois. En représailles, 14 civils de localités voisines furent sabrés ou fusillés, le château fut, une fois de plus, pillé.

Par rapport au reste de la province, le développement économique tarde à atteindre le Val. Si la nouvelle route est créée en 1842, il faut attendre 1891 pour que le train arrive à Villé. Les activés telles que l’exploitation forestière et le tissage à domicile restent très sensibles aux fluctuations économiques. Le phylloxéra détruit le vignoble vers la fin du siècle et porte lui-aussi un coup à l’agriculture qui restait encore la principale activité.

C’est aussi à cette époque, en 1885, que Joseph Meister, fils du boulanger de Steige, devint le premier être humain vacciné et guéri par Pasteur, après que le jeune garçon eut été mordu par un chien enragé à Maisonsgoutte.

Il faut attendre le début du 20ème siècle pour assister à une véritable industrialisation : les manufactures, de cigares notamment, et ateliers font alors place à de véritables usines textiles qui se créent d’abord à Villé. L’exploitation minière reprend également pour un temps dans l’arrière-vallée.

Les crises de la première moitié du 20ème siècle

Le premier conflit mondial vient mettre un frein à ce développement. Pendant la nuit du 18 au 19 août 1914, une grande partie du village de St Maurice est incendiée par les Bavarois qui, après y avoir subi des tirs, accusent les habitants d’être complices des Français. Deux soldats français et quatre habitants du village laissent leur vie lors de la répression. A partir de la gare de Villé, les Allemands construisent une voie ferrée étroite et font circuler un train militaire, la Lordonbahn, qui alimente en hommes et en matériel le front implanté près des crêtes vosgiennes. La Libération de Villé intervient le 17 novembre 1918.

L’entre-deux-guerres voit le développement spectaculaire de l’industrie textile, sous la seule impulsion du groupe MARCHAL – FTV qui construit des usines dans plusieurs localités. La situation de la population progresse. Celle-ci poursuit cependant son activité agricole vivrière tout en fournissant son contingent d’ouvriers-paysans au textile. L’industrie est obligée de faire appel à de la main d’œuvre immigrée, italienne en l’occurrence, logée dans des cités ouvrières construites à cet usage, car la population a considérablement diminué, passant de 14 496 habitants en 1866 (maximum démographique) à moins de 9 000 à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Les premières unités de la « Wehrmacht » pénètrent dans la vallée le 19 juin 1940. Des accrochages parfois meurtriers ont lieu dans l’avant-vallée ; mais les combats sont particulièrement meurtriers sur les hauts d’Urbeis, provoquant de nombreuses victimes militaires et certaines civiles. La frontière est rétablie sur la ligne de crêtes. Cette proximité explique la création de filières d’évasion, très actives dans l’arrière-vallée tout au long des années d’occupation. Comme dans toute la province, l’incorporation de force représenta un véritable drame qui coûta encore une fois des dizaines de victimes , essentiellement sur les fronts de l’Est , des Balkans et de l’Italie . Le Val de Villé est libéré fin novembre 1944 par les troupes américaines, bientôt relayées par d’autres unités, dont les Goumiers qui sont restés présents dans la mémoire des villageois.

L’histoire contemporaine de la vallée est marquée par la crise du textile au printemps 1956, avec la fermeture de presque toutes les usines FTV.

Mais, elle a su rebondir et elle transmet aujourd’hui une image attrayante. Ayant pris conscience de posséder un patrimoine naturel et culturel varié et de qualité, la vallée a pu développer des événements qui puisent leur inspiration dans son histoire. Les « Rêve d’une Nuit d’Été », « Albé en Habits de Lumière », « Noël dans la Vallée », « Décibulles »… sont quelques exemples de ce dynamisme.